Les prières et les génuflexions de la droite chrétienne et d'une gauche insipide





A chaque jour suffit sa peine, dit-on. Dans la semaine qui a suivi le décès de Karol Wojtyla, chaque jour en a, en effet, été bien chargé. Vendredi 1er avril, avant l'heure, Jean-Pierre Raffarin est allé se recueillir dans l'église Saint Augustin à Paris en prévision du malheur annoncé que les médecins du Vatican ne pourraient éternellement repousser, les résurrections se faisant rares. Dimanche 3, se joignant à Chirac et Poncelet, président du Sénat, une sainte cohorte de ministres d'une République autrefois laïque et constituée de Raffarin, De Villepin, Barnier, Douste-Blazy, Borloo, Larcher et d'Aubert, s'est religieusement transportée à la cathédrale Notre-Dame à Paris pour associer, contre son gré, l'ensemble de la population française à l'évènement. Car il ne s'agissait pas là de l'expression d'une foi personnelle mais d'une participation es qualité qui implique l'ensemble du gouvernement. En quoi le décès du pontife romain est-il un évènement qui engage un pays qui n'a pu se libérer de sa tutelle qu'à force de décennies et de siècles de luttes acharnées pour la séparation complète du religieux et du politique ? Mais de l'histoire, et de ses luttes, ce gouvernement de droite chrétienne n'a cure. Alors que la déchristianisation de la société s'accélère sans cesse, les cléricaux au pouvoir auront tout tenté pour refuser cette évidence. De Villepin n'a-t-il pas ordonné aux préfets d'assister aux obsèques du vendredi 8 avril ? Debré à l'Assemblée nationale n'a-t-il pas décidé, le 5 avril, de l'observation d'un instant de silence, auquel s'est naturellement joint Raffarin et sa pieuse équipe ? Idem au Sénat. Belle communion des valets de l'Église. Quant aux drapeaux en berne sur les façades des écoles et des mairies, qui osera, dans ce gouvernement, parler de laïcité dans les salles de classe ?


A bas les calottes!, par Jossot
La droite chrétienne exècre la laïcité et ces attaques ont un goût de revanche contre une évolution des mentalités qui lui échappe. Pour ce faire et impressionner l'adversaire, mécréant, infidèle ou simplement laïque, on multiplie, non pas les pains et les poissons, mais les insultes et les agenouillements. Douste-Blazy n'a pas hésité à qualifier la polémique sur les drapeaux en berne de "laïcité intégriste" (Métro 6 avril). André Santini, qui se targue pourtant d'être un "parfait mécréant", ironise sur "les vieux schnocks de la laïcité" et ira déposer une gerbe dans le parc Jean Paul II situé dans sa commune d'Issy-les-Moulineaux (France Inter 6 avril 7h30). Difficile de faire plus opportuniste et racoleur. A Marseille, même son de cloche avec un Jean-Claude Gaudin qui, grand seigneur, accorde une demi-journée de congé aux agents municipaux pour suivre la retransmission des obsèques de l'ancien despote. Bref, on ne compte plus les génuflexions, les mortifications médiatiques et les déclarations outrées devant les défenseurs de la laïcité, responsables "isolés" (d'après Le Figaro du 5 avril) de la polémique. Il n'empêche que ces voix "isolées" ont fait grand bruit, d'autant plus que les citoyens ont été excédés par cette papolâtrie. Après l'exhibitionnisme du dolorisme papal, ce fut aussi la manipulation de l'opinion par une télévision où l'icône pieuse a remplacé l'image, par une presse imprimée à l'eau bénite et par une congrégation de politiciens qui abusent de leur statut pour décider le bien, le beau et le respectable dans la figure papale contre la réalité de son discours archaïque, réactionnaire et criminel.

Face à cette déferlante religieuse de la droite chrétienne, la gauche a été une nouvelle fois incapable d'afficher une unité laïque. Bertrand Delanoë a pris ses airs angéliques pour s'étonner du rejet suscité par les drapeaux en berne (AFP 5 avril), et pour cause : l'Hôtel de la Ville a docilement enroulé les deux bannières tricolores installées à son sommet. Il qualifie Jean Paul II de "personnage considérable", enfonce le clou en demandant qu'un lieu porte son nom à Paris et regrette de n'avoir pu assister à la messe à Notre-Dame, étant en déplacement en Australie. Difficile de faire plus servile pour gagner une place, sinon au paradis, du moins dans les cœurs de quelques électeurs à conquérir par toujours plus de complaisance. François Hollande, dans Le Monde du 6 avril, joue l'équilibriste qui, marchant sur des eaux troubles, veille à ne pencher ni d'un côté ni d'un autre. Piètre affirmation d'une vraie politique laïque de gauche mais subtile imitation des textes dits sacrés qui savent admirablement contenter chacun et son adversaire, on ne saurait mieux botter en touche... Annick Lepetit (la voix de son maître ?) a estimé elle aussi que "l'heure n'est pas à la polémique". Oui, mieux vaut attendre que le Vatican admette dans ses murs la laïcité, la démocratie, le droit de grève et la liberté de religion, c'est plus prudent. Dans sa couardise politique, chacun baisse le front, impose une position fœtale aux principes qui devraient le guider pour, débarrassé de ces exigences, apporter sa larme à la mortification générale.

Mais, on s'en doute, le pape même mort ne se contente pas de la France comme seul terrain de reconquête. A l'Assemblée nationale le drapeau européen était en berne; quand la France se soumet aux émotions vaticanes, il importe que l'Europe en fasse autant. Le Conseil de l'Europe et le Parlement européen, à Strasbourg comme à Bruxelles, se sont eux aussi empressés de mettre le drapeau européen en berne (Les Dernières Nouvelles d'Alsace 4 avril), lequel drapeau est une représentation classique du culte de Marie avec douze étoiles jaunes sur un fond bleu. Jean Paul II ayant toujours clamé sa vénération de cette figure mythique du christianisme, la boucle est bouclée. Et le sport s'est lui aussi mis de la partie. En football, l'UEFA a demandé que soit respectée une minute de silence dans les compétitions européennes qui relèvent de son organisation (AP 5 avril). Un clin d'œil vers le Karol Wojtyla footballeur dans sa jeunesse ?

Bref, la France n'est qu'un pion dans la stratégie chrétienne de réévangélisation générale. L'Europe est sa cible et elle ne manque pas de flèches à décocher en sa direction. Quant à la droite chrétienne qui a confisqué le pouvoir, elle assure en fait le marche pied de l'Église et on comprend que Chirac ait invoqué les obsèques du pape pour repousser le débat sur la Constitution européenne. La propagande religieuse actuelle est un voile de fumée que l'encensoir chiraquien agite devant les partisans du NON. Mais les fumées obscures émises par la clique vaticane ne masqueront pas toujours la manœuvre et Chirac devra bien affronter la grogne générale contre ce projet de Constitution pour une Europe chrétienne ou prier, encore prier, pour un miracle le 29 mai. A quand un pèlerinage du gouvernement à Notre-Dame ou au Sacré-Cœur contre le succès du NON ?


Avril 2005