Un immense mouvement étudiant a secoué Téhéran en juillet 1999, déclenché par l'interdiction du journal réformateur Salam par la censure religieuse. Les revendications portaient sur une accélération des réformes, plus de libertés, la démission du chef de la police, des sanctions à l'égard des milices religieuses. Cet appel à la démocratie a été muselé par la répression policière et les attaques des milices musulmanes. En septembre 1999, quatre étudiants ayant participé à ces manifestations ont été condamnés à mort par le Tribunal révolutionnaire de Téhéran.
Une satire de deux pages met en scène un jeune musulman qui ironise sur la justice promise par le Mahdi, un imam mythique qui se fait attendre, et sur la soumission qui lui est due. Face à ce qui est considéré comme une insulte envers l'islam, un général et un ayatollah (ce dernier toujours partisan de la fatwa contre Salman Rushdie) ont immédiatement réclamé une sentence de mort à l'encontre des deux auteurs. Le texte a été publié dans une revue d'une association islamique universitaire de Téhéran et les auteurs arrêtés. La tempête politique qui a suivi est une illustration supplémentaire de la lutte entre les courants réformateur et moderniste.
Le réformateur et ex-ministre de l'Intérieur Abdallah Nouri a été condamné par la "justice" iranienne à 5 ans de prison pour avoir offensé l'islam. Nouri est directeur du quotidien Khordad et a vu ses articles jugés blasphématoires. Dans le même temps, un autre proche du président Khatami, Machallah Chamsolvaezine, lui aussi directeur d'une publication, s'est vu infliger la peine de 3 ans de prison pour avoir critiqué la loi du talion et la peine de mort. Les deux quotidiens ont été interdits.
Les sbires d'Ali Kameneï, le Guide de la République islamique, ont supprimé 13 journaux en avril 2000. Machaollah Chamsolwaezine, rédacteur en chef d'un des journaux interdits, a ainsi été emprisonné pour atteinte à l'islam. Par contre, des personnes arrêtées dans le cadre de l'enquête sur les assassinats d'opposants au régime en 1998 ont été relâchés sans autre explication (Le Monde 20 avril 2000)... Des manifestations d'étudiants ont été organisées pour réclamer, une fois de plus, la liberté de la presse (Dernières Nouvelles d'Alsace, 26 avril 2000), et ce malgré la répression brutale des manifestations similaires de juillet 1999.
Les deux tours des élections au parlement, le Majlis, du 28 février et du 5 mai 2000, ont consacré le besoin de changement d'une population en rupture avec les conservateurs (un mot qui ne traduit pas suffisamment la situation dictatoriale) du clergé iranien. Les résultats à Téhéran sont éloquents: 29 des 30 sièges reviennent aux réformateurs alors que l'ancien président de la République Rafsandjani y a subi un cuisant échec.
Le 17 avril 2000, le parlement iranien, alors à majorité conservatrice, a voté une loi visant à placer la presse sous la dépendance des ministères de la police et de la justice, en plus du ministère de la culture comme c'était le cas auparavant. Cette loi étend les possibilités de poursuites judiciaires conter les journalistes et interdit qu'un journal fermé réapparaisse sous un autre nom. De plus, un journaliste condamné se voit interdire la possibilité de continuer son métier.
La changement récent de majorité au Majlis était l'annonce d'un débat parlementaire sur cette loi mais le "Guide de la République" Khameneï, tel le pape Pie IX débordé par une société aspirant à la démocratie au 19ème siècle, usa de son ingérence et de son autoritarisme coutumiers pour dissuader, le 5 août 2000, toute tentative de discussion du texte.
Mais la répression en août 2000 s'est aussi appliquée à l'arrestation de cinq réformateurs pour des écrits jugés contraires à l'islam.
Depuis quelques mois, ce sont donc 25 journaux réformateurs qui ont été interdits et leurs journalistes confrontés à la justice religieuse ainsi
que de nombreux autres militants de la liberté de la presse.
La "justice" iranienne a condamné le journaliste Akbar Banji à 10 ans de prison et 5 ans d'exil dans une région inhospitalière du sud de l'Iran. Il avait mené une enquête sur les assassinats d'intellectuels. Deux femmes, Merhangiz Kar avocate et Chahla Lahidji éditrice, et cinq autres intellectuels ayant participé à une conférence de Berlin d'avril 2000 ont eux aussi été condamnés. Cette réunion avait permis des rencontres avec des réformateurs et des opposants iraniens.
Quelques jours plus tard, deux journalistes, Hoda Saber et Naghi Afchari, ont été arrétés ainsi que le député Halid Loghmanian pour avoir critiqué la justice mais celui-ci a été libéré rapidement.
Accusée de soutenir des groupes contre-révolutionnaires, la réalisatrice Tahmineh Milani a été arrétée par la police le 26 août 2001 mais est en fait une militante féministe. Son dernier film The hidden half (La moitié cachée) qui aborde les souffrances des femmes après la révolution islamique de 1979 avait pourtant reçu l'accord du ministre de la Culture, du courant des réformateurs. La réalisatrice est accusée d'avoir "insulté les valeurs de la Révolution Islamique". Agée de 41 ans, elle est diplômée en architecture et est l'auteur de plusieurs films populaires en Iran et récompensés à l'étranger comme Deux femmes et La légende. En Iran la moindre prise de position qui ne va pas dans le sens des archaïques conservateurs religieux est assimilée à de la subversion. Gloire aux hommes et aux femmes qui osent défier le dogmatisme religieux au péril de leurs vies.
Pour avoir déclaré, le 19 juin 2002 à Hamedan, que les musulmans "n'avaient pas à suivre aveuglément un chef religieux", le professeur d'histoire Hachem Aghajari a été condamné à mort le 6 novembre 2002. Rien de plus n'est nécessaire aux caids de l'islam pour dissuader de contester leur domination du pays. Hachem Aghajari avait aussi appelé à un "protestantisme de l'islam". Mais les conservateurs, terme beaucoup trop flatteur pour désigner ces inquisiteurs de l'islam, ont eu la surprise de noter que cette décision d'un autre âge avait drainé dans la rue des milliers d'étudiants dans des manifestations vite devenues quotidiennes. Dès le 9 novembre, des milliers d'étudiants ont manifesté à Téhéran leur soutien à l'universitaire, d'autant plus motivés qu'il avait refusé de faire appel, préférant mourir en martyr. Le président Khatami, dont Hachem Aghajari est un proche, a en outre déclaré le 13 novembre qu'il désapprouvait cette condamnation "inappropriée". Des centaines de professeurs d'université ainsi que deux cent députés ont pressé le Guide Suprême Ali Khamenei de réviser le jugement.
Et la réponse de celui-ci vint rapidement: le 17 novembre Ali Khamenei a ordonné la révision de la condamnation à mort. La contestation s'amplifiait de plus en plus et risquait de devenir une crise majeure dans le pays.
Le 26 novembre cinq dirigeants étudiants ont été arrêtés par les Tribunaux révolutionnaires. Ils avaient organisé des manifestations de soutien à Hachem Aghajari avec le slogan "Mort aux talibans, à Kaboul et à Téhéran!" comme l'universitaire refusait de faire appel.
- le dossier réalisé par
- le site, en anglais, qui dénonce les atrocités de la vie en Iran
- le site de Reporters Sans Frontières
qui donne une liste exhaustive des condamnations de journalistes.
Voir aussi le film Le Cercle sur le drame de la condition féminine en Iran et le documentaire de Thierry Michel Iran, sous le voile des apparences.